Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

30 mai 2006 2 30 /05 /mai /2006 08:11

La cité en fête attendait ses poètes. Il en sortait de partout des grilles d'égout et de toutes les grilles en général, où ces cloportes de l'adjectif avaient vécu terrés en sous-terrain, remontant du métro par les aérations qui débouchaient sous les pieds des passants comme autant de chausse-trapes.  Largement aveugles au jour, lents à réadapter leurs pupilles à la nation orpheline, à distinguer un chat d'un chat, une artère passante d'un infarctus. Assommés par la lumière et cloués muets d'avoir soudain à parler pour le plus grand nombre. Sevrés de reptation avec de grands trous béants à force de s'être usés les parois abdominales sur les cailloux de l'ombre.

Il en sortait d'incertains dont les yeux avaient pris d'inquiétantes proportions et une fixité de miroir où le feuillage commençait à pousser. D'autres, environnés d'un halo nauséabond dû à quelques siècles de compromission et de mendicité. D'incestueux qui avaient eu des semblants de rapports, dessimili-contacts avec la grande famille. Des pervers, gonflés d'idées fausses sur l'amour et sur ce qu'il est possible d'en faire. Des maculés pour toute éternité dont les taches d'écailles avaient atteint les chromosomes et qui SAVAIENT que leur descendance auraient les mêmes. Des récidivistes qui tentait à tout salpêtre de se cacher dans la première cavité venue. Des masochistes qui hurlaient à la lune en se flagellant avec les loups de l'au-delà afin de réintégrer leur tanière de silence. Des demeurés de l'extase, avec le regard ouvert drôlement plus grand que de coutume les glandes lacrymales bloquées sur un trait rouge. Des déjà trop vieux, sans avoir rien donné qui promenaient par la main leur petite vieille et une allure d'absence frisant la calvitie. La foule anodine s'écartait, inquiète devant tant de misère et de délabrement, des haussements d'épaules saccadaient les sourires. Au hasard des ruelles, des rixes où les mots crachaient le sang, laissaient pour les choucas municipaux des CADAVRES EXQUIS. Les funèbres pompes éloignaient les curieux avec des miaulements de sirène qui empestaient la naphtaline. La cité en fête regorgeait de poètes. Les ruines, qui avaient remplacé les ruines, étaient couvertes de slogans, de professions de foi, de tracts, d'affiches, sans queue ni tête ou la tête à la place de la queue, les yeux à hauteur d'anus, un approximatif mic-mac de verbiage pour snobs invétérés. La foule anodine s'écartait. Jaugeant d'un regard superficiel le fatras, des pétitions circulèrent, elles reçurent nombre de signatures. Un temps de branle-bas et d'odeur d'acides empêtra les carrefours. Les responsables de la sécurité mirent en place publique des plans de premiers secours. On transfusa, perfusa, gratta, opéra, liquida physiquement et moralement, dans un souci de grande angoisse, puis on regroupa tout dans l'enceinte désaffectée et javélisée d'un stade promis à la pioche des démolisseurs.

         La foire aux poètes pouvait commencer. Ce ne fut, d'abord, que borborygmes boréaux, emphases, discours pompeux de cénacles, devant des gradins vides et des buvettes médusées n'ayant jamais rien vu de tel. Puis, l'un d'eux, qui n'avait rien d'autre à dire cria : « AU FEU! L'incendie arriva, prit par le travers en se pourlèchant les babines, deux tonnes de plaquettes à compte d'auteur, culbuta quelques poètes et poètesses dont les mœurs douteuses n'eurent pas trop à rougir, dévora d'un coup de langue un groupe constitué dont la dialectique était incandescemment inopérante, effaça plusieurs pompiers en écriture du menu à la carte, rassembla les énénergies de la cité qui eut peur et ne laissa en stade que le pyromane et ceux qui lui avaient procuré les allu- mettes, le white-spirit et la torche. Fort peu de monde au demeurant pour s'asseoir sur les brandons de la table rase. N'ayant rien à manger ils firent un méchoui, sur la cendre encore fumante, du dernier demeuré qui s'enfuyait en rampant vers la reconstruction d'une autre Babylone troglodyte.

Extrait de L'O.S des lettres de J.P Lesieur Gros textes éditeur.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Articles Récents

Pages