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18 février 2006 6 18 /02 /février /2006 10:13

 

  Béatrice Machet

A UN JEUNE POÉTE pour Nicolas avec trois mots empruntés à E.Koechlin (extrait de comme en poésie

 

 

Tu écris : coeur cassé.           

 

 

 

N’essaie pas d’en ramasser les morceaux. Encore moins de les recoller; C’est de cette blessure nourricière que tu tireras les forces de vivre. On meurt peut-être plus sûrement d’un travail de deuil que d’un coeur cassé. Je veux dire par là qu’il faut garder en soi la fidélité à l’insoumission; même si le coeur casse, il continue de battre de cette force d’irruption. Je veux dire  que la résignation est une mort prématurée. L’accord est possible, avec le coeur cassé aussi bien, qui sait dire ou gueuler : oui. La casse d’un objet, à l’échelle du temps humain, le promet à la poubelle. La casse organique ou symbolique, à l’échelle du coeur, se métamorphose en vivant, en un bouquet multicolore d’étincelles qui narguent les jamais et les oublis, les pâleurs et les mollesses, les tiédeurs et les lâchetés.

 

Coeur cassé mais pas d’accomodement, la fuite pour faire face. Le saut sourd par les fêlures ou les failles  que le trop grand élan de vivre a provoqué. C’est une immense chance. C’est par ces anfractuosités qu’une luciole se glisse. Laisse la courir vers ce que tu cherches. L’incréé est en toi qui veut sortir.

 

Le coeur a percé la poche des eaux. Tu peux naître à ce qui jamais ne fût circonscrit. Tu en as enfin fini de l’enfermement.

 

Tu as le vertige. Tu as la sensation d’avoir perdu ton centre de gravité. Bien sûr puisqu’il est en l’autre. Mais peu importe,sculpte devant toi les totems tutélaires sur lesquels appuyer ton épaule les jours de tempête.

 

La terre enfouit toutes les misères. Tout humus, tout terreau est fait de ces mémoires meurtrières ou assassinées. Mais elle permet aussi que resurgissent, au dessus des charniers, des fleurs pour rien, des fleurs sans raison, traversées par la joie simplement d’être. Sois une de celles là quelquefois.

 

Ne crains pas le vent. Il n’apporte certes aucune consolation, mais il lève les braises et fait luire les signes. Ne fuis pas la pluie, c’est elle qui te lave et permet que les peaux mortes glissent à terre, ses cycles toujours recommencés pour te rendre au monde, neuf sans cesse.

 

Pour que la terre tienne ses promesses, pour que la glaise, cette argile molle et trompeuse te fasse homme, il te faudra cuire, passer par le feu. C’est un long bonheur, le feu. N’aie pas peur d’y brûler tes ailes. Elles deviendront des bras capables d’aimer. C’est comme cela que tu t’envoleras. Saisi par son souffle.

 

Aime l’absence. C’est elle qui s’en vient chatouiller la plante de tes pieds. Et te soulève. Et suscite ta saine impatience. Mets toi en marche tout animé d’absence. Obéis à l’appel archaïque, il te conduira là où tu feras les choix décisifs. Parfois le pas crisse, parfois il grince, ou s’enfonce. Rive-le à tes hanches. Soumets-le au mouvement de ta main qui elle aussi arpente. Mais en conscience, avec l’esprit de qui se libère.

 

Respecte ton corps. Il est le seul repaire où des forces étrangères pénètrent pour allumer de torches étoilées. Elles te rendront l’univers familier.  Aime ton corps, il est ton seul repère.

 

Irrépressible. Le désespoir s’en vient parfois t’envahir. Assigne le à son poste de guet. Là, il te rendra de fiers services, puisque père de la lucidité. S’il s’en vient sous ta langue, laisse le crier ou chanter. Une fois soulagé, il se taira et s’endormira sereinement.

 

 Ne rechigne pas quand  la sédentarité s’impose. C’est que tu es devenu le carrefour par où voyage l’air du temps. Il lui faut des balises, offre les lui. Car c’est en toi qu’il découvre l’envie, qu’il autorise à vouloir n’être pas banal.

 

              Caresse longtemps l’inertie. Sois tendre, indulgent avec elle. Après le plomb vient l’écume. Le galop sauvage sera la récompense, qui fera saillir muscles et idées. Tu jailliras  nu et désentravé. Tu connaîtras la trajectoire  du rayon de pure lumière, tu éprouveras la force pure de la joie.

 

              Cultive cependant quelques liens. Jamais les laisses. Les premiers te laisseront partir, les derniers te retiendraient.

 

Étudie les rebours qui contiennent les tourbillons de rage. Tu peux en avoir besoin pour te propulser en avant.

 

Réjouis-toi de la décomposition. Son avancée vers l’informe t’entraîne là où le germe pointe. On peut déceler un sourire dans la pourriture, le desceller c’est faire du tombeau un berceau de vie.

 

On ne peut pas se départir du gravir. Naître sera toujours franchir un col. Nous le ferons sans crime et sans rocher

 

Haleter précède toujours l’imminence. Perdre haleine alors pour quelques instants fulgurants. A condition de ne pas chercher à oublier l’insécurité fondamentale de vivre. L’inconfort de naître va de pair avec le plaisir et l’ivresse des cimes.

 

Chéris la solitude. Cet invisible ressort ébauche en retrait, un monde d’eaux vives et de paroles dénudées. La source est en elle, qui n’exige aucune échéance. Nulle preuve, aucune certitude, mais la solitude et ses paysages contrastés. Autant de visages aimés, veilleurs diaphanes, silhouettes restituées, qui font étape en ses châteaux fortifiés.

 

Considère le mot comme la mesure possible des rapports fondamentaux du ciel et de la terre. L’oeil et son relais, mot ou pinceau, pas de danse. Et puis guetter la métamorphose. Y participer de tout son être, c’est respirer comme on écrit.On trace un trait : on aspire à la ligne.

 

La légèreté n’est pas affaire de poids ou de volume. Bien plutôt de messages clairs. L’iris, l’écrit, la danse, créent de la transparence, aèrent. Et l’amour emprunte au papillon ses ailes pour accomplir sont art.

 

Tu dis : je me bats contre moi. Cette lutte est bonne. Elle t’envoie à la rencontre d’autrui. Viendra le temps où tu te battras pour au lieu de contre, alors tu auras franchi le gué, contourné le cap, détourné l’obstacle. La philosophie bouddhiste enseigne à remercier ses ennemis, eux seuls nous obligent à progresser.

 

Tu dis : je me bats contre l’écriture. Je comprends moi que tu consens les efforts pour en être digne. C’est ingrat parfois, c’est troublant souvent, c’est toujours se hisser au meilleur de soi-même. Compte sur moi pour t’y encourager. Le coeur à l’ouvrage en toutes circonstances est synonyme d’harmonie.

 

 

 

Automne 2003

 

 

 

 

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Pouet-pouet 21/02/2006 19:01

Un nabot vous remercie pour ce beau texte.

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